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Fabien Steichen

témoignage d'un spectateur

Je suis très heureux de pouvoir prendre la parole ici, en tant que spectateur, et je dois commencer mon intervention par vous révéler quelque chose : je préfère qu’on me parle des oeuvres plutôt que de les voir directement. Je préfère qu’on me les décrive, je préfère qu’on me les interprète plutôt que d’être face à des documents. Face à des photos, face à des commentaires, face à des articles.

 

Aujourd’hui, j’utilise un ordinateur, je vais sur internet, je vais sur les réseaux sociaux, j’absorbe une quantité d’informations très importante, mais j’aime par-dessus tout qu’on s’adresse à moi, j’aime par-dessus tout que çe soit une personne qui me parle, qui me parle de ses expériences, qui me parle de ses expériences à elle. Et puis quand quelqu’un me parle d’une oeuvre, je suis certain que c’est parce que cette oeuvre l’a vraiment marqué. De cette façon, je sais ce qui se fait de mieux, et j’évite de voir des choses ennuyeuses. Quand quelqu’un me parle de ses expériences, ce qui me plaît c’est d’enquêter, de reconstituer quelque chose qui me manque, une chose à laquelle je n’ai pas eu accès. J’aime vraiment mener ce travail d’enquête. Lorsque je suis face à quelque chose d’exhaustif, ou tout m’est donné, ça m’ennuie profondément. Lorsqu’il ne manque rien, lorsque c’est complètement fini, je me sens complètement désemparé. Je me sens comme un étranger malvenu qui ne peut pas occuper d’espace à l’intérieur. La chose est finie, clôturée, figée. Peut-être que c’est parce que je vis maintenant, aujourd’hui, parce que beaucoup de choses sont données clé en main, sans aucun désir de les recevoir.

 

J’aime vraiment ce travail d’enquête, de recherche, comme un passionné de musique qui cherche compulsivement dans les bacs à vinyles pour trouver la perle rare, comme un passionné qui va écouter les dernières sorties de chaque label pour se tenir au courant en dehors des prescriptions de magazines. J’aime enquêter sur des choses que je n’ai pas vu directement. À vrai dire, j’aime cet espace fictif, fait d’incertitudes, de doutes, ou l’on est pas vraiment certain de trouver vraiment la bonne chose, un peu comme une sorte de mécanicien qui est face à une moto qui ne marche pas, et qui patiemment va essayer de trouver la cause du problème, qui va scruter, qui va trouver la solution pour faire rouler la moto. J’aime ce travail de recherche. J’aime l’espace fictif, j’aime me raconter des histoires, j’aime que l’on me raconte des histoires. Lorsque quelqu’un me parle d’une expérience que je n’ai pas faite, j’aime m’imaginer dans cet espace, j’aime me dire que ça devait être génial, mais que je n’y étais pas. J’aime me projeter, m’imaginer ailleurs qu’à l’endroit où je suis. J’aime reconstituer ce que j’aurais pu vivre. J’essaye de m’imaginer comment ça pouvait être. J’aime imaginer comment les choses pourraient être, autrement. Le réel ne me suffit pas, ne me stimule pas assez. Imaginer est pour moi très très important. La plupart du temps, encore une fois, je n’imagine pas les choses, on me les donne directement. J’agrège des flux, centralise des actualités. Je veux trouver des informations, très bien, je vais sur internet, je m’abonne à telle personne, à telle institution, c’est plutôt rapide. En tant que personne, en tant qu’individu qui vit aujourd’hui en totale harmonie avec son temps, j’ai appris à gérer des flux d’informations diverses, j’ai appris à sélectionner des informations pour éviter de perdre du temps et je reçois des choses qui sont vraiment intéressantes. Et tout m’est donné rapidement. Mais justement, face à toute cette espèce de facilité où je trouve tout ce dont j’ai envie, étrangement ce qui me plaît le plus c’est quand je dois passer du temps à chercher les choses.

 

Il y a un truc qui m’interpelle particulièrement : le rôle des auteurs. Le rôle des auteurs de publications. Que ce soit des compositeurs, des auteurs, des journalistes, des publicitaires, des producteurs de séries, de films indépendants,  ou encore des scientifiques. Par publications on peut donc entendre à la fois des publicités, des livres, des revues, des émissions de télé, on peut entendre des cd, des dvd. Le rôle de ces auteurs, c’est de créer des spectateurs. Les auteurs contiennent la fiction. Ils font autorité. Ils dressent, ils érigent des publications qui ne se dispersent pas, où plutôt qui ne s’altèrent pas, qui ne sont pas tellement à interpréter puisqu’on sait bien qu’un tel ou une telle a dit ça, a écrit ça, a composé ça, a trouvé ça, et c’est comme ça. Ils produisent un esprit public, une forme publique, à laquelle tout le monde peut se référer. Ils produisent du public, le révèlent. Ils recherchent du public, apprennent à le capter. Ce sont des sourciers, qui interprètent différents signaux pour rendre public ce qui ne l’était pas. Si l’on veut analyser leur publication, on sait à quelle date ça a été fait, quand, en réponse à quoi, on connaît l’entourage de l’auteur, on le situe. C’est comme la loi. Tout le monde peut la consulter. Donc, les auteurs contiennent la fiction. Ils évitent qu’elle ne déborde, qu’elle ne s’éparpille, qu’elle ne se transforme. Qu’elle ne se transforme sans eux. Ils assument, ils produisent une paternité à partir d’un forme latente, commune. Une responsabilité. Mais ils promeuvent également certaines choses, certaines expériences. Ils insèrent dans l’espace public certaines choses au détriment d’autres choses. L’auteur d’une publication va par exemple m’inviter à adopter un point de vue réaliste, ou romantique, engagé ou objectif. Il va me montrer une manière de vivre, plutôt qu’une autre. Mais il se trouve qu’aujourd’hui, notre attention, en tant que spectateurs, est une denrée rare. Nous sommes tellement sollicités par différents auteurs que notre attention devient rare. Il devient difficile de savoir ce que nous voulons réellement car une foule d’auteurs diverses nous invitent sympathiquement à les imiter, à adopter leur point de vue. Il n’y a pas très longtemps, je rangeais ma bibliothèque et je manipulais des bouquins que j’avais achetés lorsque j’étais étudiant, des bouquins pas très chers, censés me montrer l’intérêt d’auteurs, d’artistes, de compositeurs, et je me disais : mais est ce que ces publications sont finalement plus utiles aux spectateurs, aux lecteurs, ou aux auteurs publiés ? La plupart du temps, les gens produisent des CV. C’est plus court et plus modeste qu’un livre. Est-ce que les articles que je lis en diagonale sur internet et qui se ressemblent parfois beaucoup sont plus utiles aux lecteurs, où aux auteurs qui peuvent ainsi appartenir à une certaine communauté ? Evidemment, en tant que lecteur, en tant que spectateur, j’apprends des choses. Mais cette publication est également une publicité et on pourrait aussi me payer pour que je prête attention à cette personne, à cet auteur. Un publicitaire paye pour que l’on regarde sa publicité. Donc est-ce que ces publications sont plus utiles aux spectateurs ou aux auteurs qui du même coup, en publiant, élaborent une renommée, et peuvent ainsi monnayer cette renommée, monnayer cette réputation. Très honnêtement, aujourd’hui, je ne sais pas. Je ne sais pas si ces publications sont plus utiles aux spectateurs ou aux auteurs. Ce que je sais c’est que ma condition de spectateur me conduit à me focaliser sur certaines formes publiques et à ne pas prêter attention à beaucoup d’autres choses qui m’environnent. Ces formes qui durent le temps d’un concert, le temps d’un spectacle, le temps d’un livre sont autant de divertissements qui me permettent de quitter mon train-train quotidien. Je focalise mon attention sur des noms d’auteurs, sur des noms d’artistes, et j’évite ce qui m’environne quotidiennement. Ce qui m’est ordinaire. C’est un peu ma condition de spectateur aujourd’hui, ma condition d’observateur moderne. Je suis un certain nombre de règles, je respecte des protocoles, en bref : je me canalise. J’ai appris à me canaliser depuis l’enfance.

Quand j’ai le temps de flâner, je fais attention aux choses qui me sont proches. Je fais attention à ce qui, par la force de l’habitude, finit par devenir invisible. Et puis cet espèce de rituel me permet de rendre exotiques des choses ordinaires. Tous ces choses qui me paraissaient surprenantes quand je suis arrivé ici. Je les vois comme si je les voyais pour la première fois. J’ai le temps. Je fais attention au lieu que j’habite, à mes voisins, à mon quartier, et à d’autres endroits dans lesquels je voyage. Mais le voyage n’est pas une condition en soi pour que je fasse attention aux choses. Je suis capable de faire attention à des choses qui sont proches. Lorsque je flâne, j’enlève les oeillères qui font que je suis simplement auteur ou spectateur. Je ne me canalise plus. Je me disperse. C’est un état assez rare qui me permet de divaguer, d’errer où je le souhaite. Je rebondis sur ce qui se présente. Lorsque j’ai la force de ne plus être contraint par le temps, lorsque je peux lutter contre un rythme qui n’est pas le mien, je ne focalise pas mon attention sur des noms propres, sur des individus. Je n’obtiens pas de résultats. C’est fini. Je suis improductif. La recherche me passionne en tant que telle, sans autre but ni finalité. Elle n’est jamais orientée, uniquement causée par des contingences, par des éléments que ne n’avais pas anticipé. Je cherche, pour remarquer ce que je ne voulais pas trouver. Je suis heureux de remarquer ce que je n’avais pas anticipé, ce que je n’avais pas prévu. Je cherche pour connaître un espace en profondeur, hors de ma condition, hors de mon point de vue. Je ne me réfère pas à un nom propre. J’écoute plusieurs personnes, je privilégie ce que disent les autres. Je croise les sources. Je rencontre souvent mes voisins, et d’autres personnes de mon quartier. Souvent, nous parlons des gamins qui vont à la salle de boxe, nous parlons des caissières du magasin du coin, nous parlons des vieux qui passent leurs après-midi sur des bancs. Lorsqu’on a plus besoin d’attribuer une autorité à tel ou tel individu, à telle ou telle signature, lorsqu’on choisit la latence de l’espace commun plutôt que l’immédiateté de l’espace individuel. La mémoire est liée à une recherche, à un espace fictif, imaginaire, à des histoires qu’on se raconte. Il y a la personne qui parle à un moment donné, et la personne qui écoute, mais dans un dialogue. Les deux parties sont relativement équilibrées. En quelque sorte, les récits, les fictions nous permettent d’incarner des oeuvres. Nous ne sommes pas face à des documents, face à des choses mortes, face à de la paperasse administrative. Nous sommes face à des ré-interprétations de ce qui a pu exister. Nous incorporons cette mémoire, nous l’incarnons. Nous reformulons, nous modifions et nous donnons une autre version de ce qui nous précède, sans clôturer dans une petite signature notre petite autorité.