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comment raconter un mouvement social

Laurence Marty

Dans cet entrelacs de questions sur les liens entre processus d’écriture et constitution de collectifs, j’ai proposé de m’attaquer à celle du « comment raconter un mouvement social ? », c’est-à-dire à celle des effets de la mise en écriture de mouvements sociaux sur ces mouvements même, que cette écriture soit militante ou académique. Je ne vais en fait pas vraiment répondre à cette question. Il s’agira plutôt d’un fil, du fil d’une histoire que je vais vous raconter. Cette histoire est composée de fragments vécus, par moi et par d’autres, qui se conjuguent parfois encore au présent. Si je suis présentée comme sociologue sur le programme (je suis en effet doctorante en sociologie), je vais me permettre de prendre une identité puis une autre, ou tout simplement de ne pas en tenir compte, de juste vous raconter. L’idée est de partir de cette histoire pour ouvrir une discussion, pour générer peut-être d’autres récits, ou d’autres questions.

 

    Cette histoire commence sur la zone à défendre de Notre Dame des Landes, en octobre 2012. Je viens de rentrer en master de sociologie, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (une sorte de fac où on ne fait que de la recherche), à Paris. Mon projet de recherche porte sur les jeunes ayant quitté le système scolaire pour « voyager ». J’aurais pu finir dans une auberge de jeunesse au fin fond de l’Australie, mais les différentes rencontres que j’ai faites m’ont menée sur cette zad dans un moment particulier de son histoire : la plus grande tentative d’expulsion qu’elle ait connue.

 

C’est la première fois que la question du « comment raconter un mouvement social » en tant que sociologue (même si je ne suis qu’apprentie) se pose à moi. Enfin, c’est pas qu’elle se pose à moi, c’est que je la prends en pleine poire. Je comprends en effet assez rapidement que la raison de ma présence (une enquête sociologique, même si elle ne porte pas sur la lutte) ne va pas m’attirer que de la sympathie. Et ce pour trois grands ensembles de raisons (qui ne m’ont jamais été énoncés avec cette cohérence mais que l’on peut reconstituer de la manière suivante) :

    1) « T’es qui toi ? »

Au beau milieu des expulsions, la défiance à l’égard des nouveaux venus est omniprésente : il y a la peur des infiltrations policières, et il y la fatigue de faire l’accueil aussi. Ceux et celles qui ne maîtrisent pas les codes du milieu et ne savent pas trop comment se comporter (par exemple, moi) ont bien du mal à se faire accepter comme membre parfois.

    2) « Les sociologues sont au service du pouvoir. »

Là on rentre plus a proprement parler dans le vif du sujet : le monde académique appartient au monde à abattre (on se souvient du slogan « contre l’aéroport et son monde »). Les intellectuels, dans leur tour d’ivoire, participent à la reproduction de l’idéologie dominante avec leur pseudo neutralité objective. Et puis en étudiant un mouvement social et en cherchant à expliquer comment il fonctionne, le sociologue donne potentiellement des armes au pouvoir pour détruire ce mouvement.

    3) « On n’a pas besoin de parasite pour raconter nos luttes. »

Ici, il s’agit de la revendication du droit à raconter soi-même sa propre histoire. Le milieu universitaire reproduit une division du travail qu’il s’agit de dépasser puisque nous pouvons lutter, faire du maraîchage, et nous raconter nous-mêmes. C’est ce que prouvent les automédias qui s’efforcent de produire articles et vidéos de façon indépendante, c’est ce que fera le collectif Mauvaise Troupe (j’y reviens bientôt).

 

Pour m’en sortir dans l’écriture, je fais principalement deux choses. Je revendique un point de vue partiel et partial (l’épistémologie féministe me permet de me dépatouiller de cette objectivité neutre dans laquelle je suffoquais), et je fais relire mon mémoire à toutes les personnes que j’ai interviewées et dont j’ai cherché à saisir les trajectoires, en leur proposant d’apporter des modifications, des ajouts, et tout ce qui leur semblera nécessaire.

C’est le moindre des maux. J’aurais préféré une écriture réellement collective mais ça ne colle pas avec ce qu’on me demande à l’université, et je suis plutôt du genre à vouloir valider mes diplômes. Aussi, je décide que je prendrai une année de break pour digérer tout ça, pour pouvoir revenir sur la zone sans être dans cette position inconfortable. Ce que je ferai.