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Jérôme Guitton

12 novembre 2013

   Il n’est pas rare qu’un texte théorique commence par une anecdote. En voici une. Ce soir-là je rentrais à peine du cinéma et mon voisin perd son chat. On court dans les rues, on siffle avec des appeaux. Des passants ont pu décrire cette scène en quelques traits : le chat fut une espèce, et celle-là était issue de la domestication de son cousin sauvage. Quelques bâtiments eurent une façade. Et moi-même, un peu plus tard, rentré, je repris certains détails, pas tous, afin d’évoquer la scène avec sobriété et sans trahir ma mémoire.

 

   Car voilà. Le même soir, un lecteur m’avait écrit un long message, retour sur un de mes livres, qu’il conduisit vers une série de questions. Alors il m’aurait fallu des pages et des pages pour répondre à cela. Il est 22 h 25 min 42 s. Je décide de m’y mettre progressivement le lendemain. Une lampe se situa dans les appareils; comme pour m’excuser de ne pas répondre tout de suite, je lui contais, en deux mots, que mon voisin avait perdu son chat.

 

   J’ai quand même pris le temps d’esquisser une première piste de réflexion. Voici le début d’un paragraphe :

 

Cet après-midi justement, pour préparer un petit travail, j’ai lu le petit livre de Deleuze-Gattari sur Kafka (vous le connaissez sûrement, mais moi je ne suis pas du tout deleuzien et je le lis par acquit de conscience).

 

   Il y a cette formule entre parenthèses : Vous le connaissez sûrement. Elle pouvait diminuer une asymétrie, parfois supposée dans les rapports auteur-lecteur, entre un expert de son texte et un profane pour qui on le décrypte. Ici on égalisait quelque peu la relation : on laissa supposer que le lecteur devait avoir un savoir supérieur à l’auteur sur un aspect de la question qu’il posait.

 

   C’est bien ce que je croyais dire, je suppose; mais nul ne fut tout à fait transparent à lui-même, et il semblait que mon lecteur reconnut autre chose dans mes mots. Voici le début de sa réponse :

 

Si j’ai réussi à faire croire que je suis un connaisseur de Deleuze et Guattari, c’est que je suis un plus grand charlatan que je l’aurais cru.