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le principe culturel de propriété

Eric Chauvier

Dans ma vie pavillonnaire, l’espace public n’est pas prévu pour exister autrement que pour le déplacement ou le garage des véhicules motorisés. La marche offrirait une alternative si les rares piétons n’étaient à ce point individualistes. Le matin, en amenant à pied ma fille à l’école, il m’arrive de les croiser. Il y a une jeune mère avec une poussette, un enfant à l’intérieur, un autre à l’extérieur, qui marche à ses côtés. Je la salue, elle me salue ; quelquefois même je lui souris, elle me sourit. Un jeune père qui marche en fumant une cigarette devant son fils, âgés de 6 ou 7 ans. Je ne le salue pas, je n’ose pas. Il ne me salue pas non plus, sans que je connaisse ses raisons. Deux femmes, la soixantaine, habillées en tenue de sport,  effectuant leur marche quotidienne. Je les salue du bout des lèvres, elles me répondent du bout des lèvres. Un jeune élu de quartier qui me salue et que je salue. Une femme qui travaille dans l’immobilier et qui dépose chaque matin sa fille à l’école – je lui ai parlé une fois longuement mais je doute de la spontanéité de notre conversation dans la mesure où, cherchant des biens fonciers à vendre, elle pouvait aussi bien tenter de me soutirer des informations en ce sens.  J’omets peut-être d’autres piétons, que j’oublie sitôt que je les ai croisés, et qui m’oublient sans doute de la même façon. Je songe quelquefois que nous ne nous connaîtrons jamais. Nous sommes semblables à un village peuplé d’autistes. Dans cette zone plutôt résidentielle, où la pauvreté doit exister, le fait que chacun subodore que son voisin est un propriétaire en puissance, et par là qu’il possède un mode de vie suffisant pour son bien-être et celui de ses proches, rend acceptable cette indifférence objectivement aberrante.  Nous pourrions appeler « principe culturel de propriété » le fait que les biens que nous sommes censés posséder nous dispense de nouer des liens en profondeur avec nos contemporains.

 

Tentatives 1 – Je n’ai pas choisi de vivre dans la zone pavillonnaire. Ceux que je croise tous les matins dans la rue Claude Bernard non plus – mais en fait je n’en sais rien. Parfois, j’imagine que nous nous parlons comme dans les villages, à la campagne, autrefois. « Alors ça va ce matin ? » « On fait aller ! Et les enfants ça va ? » « Ça va » « Ce soir, apéro ? »  « Apéro ! » Ce genre de propos qui, tout de même, vous rassure beaucoup sur le genre humain et sur sa capacité à ne pas considérer comme évident le principe culturel de propriété. Ce matin, la femme qui travaille dans l’immobilier parlait avec le jeune père. Il semblait sous le charme. Il est vrai qu’elle est plutôt jolie. Quand je suis passé à leur hauteur, il lui expliquait que sa vieille voisine allait sans doute vendre son pavillon. De loin, je les ai entendus qui riaient. Comme d’habitude, la jeune mère avec la poussette m’a salué, je l’ai salué. Lorsque j’ai croisé le jeune élu, un peu avant le feu rouge, il m’a à son tour salué. Je lui ai rendu son salut, un « bonjour » très bref, presque étouffé. Je n’ai pas croisé les deux marcheuses sexagénaires. Après avoir déposé ma fille à l’école, sur le chemin du retour, je me suis retrouvé avec la jeune mère. Je lui ai souri et lui ai demandé : « Ça va ?». Elle a fait « mmh » ; son sourire était un peu triste. Ou peut-être un peu méfiant. Je ne sais pas. Avec du recul, je me suis demandé pourquoi je lui avais posé cette question ; d’habitude nous nous contentons d’un très sobre     « Bonjour ». L’idée somme toute assez simple d’avoir envie de parler avec quelqu’un comme dans un village d’autrefois m’a traversé l’esprit. Je me suis retourné, mais elle était déjà rentrée chez elle. J’ai aperçu le jeune père, sourire aux lèvres. J’ai imaginé qu’il rêvait d’adultère avec la femme qui travaille dans l’immobilier. Mais j’ai l’esprit mal placé. J’ai failli lui dire que cette femme ne parle peut-être pas spontanément aux gens, parce que son métier exige qu’elle joue de sa séduction pour obtenir des biens fonciers à vendre. Mais j’ai renoncé.  Il est bon de rêver.