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un poète inédit

Cyrille Martinez
© Pauline Abascal

          C’est difficile d’être poète. C’est difficile de publier dans les revues. C’est difficile de faire des livres. C’est difficile de trouver un éditeur. C’est difficile d’être présent dans les anthologies. C’est difficile d’être invité à des festivals. C’est difficile d’obtenir des bourses. C’est difficile d’aller en résidences et d’être payé. C’est difficile de gagner de l’argent. C’est difficile de récupérer l’argent qui vous est dû. C’est difficile, quand on est invité à une lecture loin de chez soi, de ne pas avoir à avancer les billets de train. C’est parfois difficile de se faire envoyer le numéro de revue à laquelle on a pourtant contribué. C’est toujours très difficile de se dire poète en société. Mais ce qu’il y a de plus difficile, et de loin, ce sont les lectures publiques. J’en ai vu perdre leurs moyens au point de buter sur chaque mot. J’en ai vu pâlir, trembler, lutter pour articuler une phrase simple. J’en ai vu lire comme des élèves de CE1. J’en ai vu devenir aphones. J’en ai vu tomber dans les pommes. J’en ai vu lire sous l’emprise de l’alcool. J’en ai vu s’arrêter au milieu d’une phrase et quitter la salle en courant. Les premières lectures, tous les poètes le diront, sont des épreuves terribles. J’ai lu pour la première fois à Londres. J’avais très peur, bien entendu, mais je lisais en français devant une salle largement anglophone. Accompagné d’un DJ, on m’avait sans doute pris pour un slameur, c’est-à-dire une catégorie d’écrivains essentiellement préoccupés par le phrasé, le rythme et le bon mot. La deuxième lecture fut terrifiante en cela qu’elle eut lieu dans une institution, devant un public averti. 

          A la bibliothèque universitaire où je travaillais, j’avais fait la connaissance d’une poète, une véritable poète. J’en voulais pour preuve qu’elle connaissait personnellement un grand nombre de poètes contemporains, et que sa bibliographie comptait trois ou quatre monographies plus de nombreux textes en revues. Elle me conseilla de donner des textes au type qui travaillait à la bibliothèque du Centre de poésie. Le type m’accueillit de manière très amicale, il était drôle et détendu, la conversation fut agréable, il me promit de lire mes textes. Il tint parole car, quelques semaines plus tard, je reçus une invitation à me produire au Centre pour ce qui s’appelait la « soirée des inédits ». Chaque année, le Centre invitait trois ou quatre poètes n’ayant pas ou ayant peu publié (en tous cas, pas de livres) à lire leurs textes en public. Les lectures étaient payées (120 Euros net) et les poètes inédits étaient de surcroît invités à donner un texte pour publication à la revue du Centre. Mon amie poète me dit que c’était une excellente nouvelle, la « soirée des inédits » me permettrait de me faire connaître du milieu poétique marseillais. Elle m’expliqua que cette soirée attirait chaque année beaucoup de monde : des poètes, des revuistes, des associatifs. A peu près tout ce que la ville de Marseille comptait de personnes impliquées dans la poésie se déplaçait au Centre ce soir-là. Cette curiosité vis-à-vis des débutants était tout à leur honneur mais cette nouvelle me terrorisa. Je doutais sur ma capacité à restituer à l’oral des textes de qualité douteuse. Or il y aurait du monde, des personnes cultivées, averties, des férus qui allaient m’écouter, me juger. Les semaines qui précédèrent le jour de la lecture furent terribles : l’idée de devoir me produire en tant que poète devant une assemblée de poètes provoqua chez moi des bouffées d’angoisse qui me réveillaient la nuit. Le jour venu, nous étions donc quatre poètes inédits à nous succéder sur la scène du Centre. L’un était largement au-dessus du lot. Sa poésie était pensée, mûrie, extrêmement référencée et cependant originale. Son texte, déjà très bon, était encore valorisé par sa manière de le lire. Cette édition des « inédits » fut d’un bon cru, à ce qu’on m’en dit. Pour ma part je lus correctement, sans plus. Je reçus même quelques mots de félicitations de la part du bibliothécaire du Centre. C’était très gentil de sa part mais j’avais très bien compris que je ne soutenais pas la comparaison avec l’autre poète, nettement meilleur. S’il y avait un poète parmi nous, c’était lui.

       Je restais ami avec ce poète. Il allait de soi qu’il serait bientôt reconnu comme un excellent poète, en tous cas un des plus intéressants parmi les jeunes. Ce ne fut pas le cas. Alors que je trouvais des revues où publier, que j’étais régulièrement invité à faire des lectures, pratiquement personne ne s’intéressait à son travail. Certes ses textes étaient parfois obscurs, son caractère n’était pas des plus facile, mais je voyais mal en quoi cela constituait des obstacles : dans mon idée, un milieu aussi à la marge du marché du livre que celui de la poésie se devait de promouvoir les marginaux et les déviants (pour la simple raison que je croyais que tous les poètes étaient marginaux et déviants). Au lieu de ça, on le rejeta. Il fit l’expérience cruelle d’être un écrivain sans livre. Un éditeur qui s’était engagé à publier son manuscrit finit par renoncer. D’autres se montrèrent intéressés, mais aucun ne s’engagea. Durant dix ans, le poète reprit sans cesse son texte sans pouvoir passer à autre chose. Dix années à ressasser ses échecs au point de rependre à son compte l’expression « d’artiste sans œuvre » (en ricanant). Je trouvais ça injuste. Il ne renonçait pas pour autant. Il écrivit de nouveaux textes et à l’occasion il donnait des lectures. Devenu bibliothécaire par concours, il se trouva vite en conflit avec le directeur de la Bibliothèque universitaire où il avait été affecté. Le ton monta, les choses dégénèrent. Les motifs du conflit étaient flous. Le poète prétendait que le directeur lui reprochait un texte dans lequel il évoquait un fait divers sordide, l’histoire d’une mère de famille qui avait congelé ses enfants. Mais le texte avait été publié dans une revue très confidentielle, et sauf à suivre de très près la poésie contemporaine, on voyait mal comment le directeur aurait pu tomber dessus. Et puis même, l’aurait-il lu, aurait-il été capable de comprendre de quoi il en retournait ? Menacé d’une action en justice, le poète décida de préparer sa défense. Il demanda à des écrivains et des philosophes qu’il estimait de produire des textes de soutien. A mon sens c’était surtout un prétexte pour se constituer un dossier critique à sa gloire. Les exégèses que l’absence de publications l’empêchaient d’obtenir, il avait trouvé le moyen de les obtenir par des chemins détournés. Ce qui, au fond, n’était qu’un juste retour des choses par rapport à son manque de reconnaissance.