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comment se mobilisent les publics 

(l'écriture comme écosystème)

Christophe Hanna

L’oeuvre sans public

      Il y a presque dix ans maintenant, le Washington Post relatait une expérience menée par quelques-uns de ses journalistes. En voici les éléments : dans le métro, à une heure d’affluence matinale, un maestro du violon, Joshua Bell, joue de grandes œuvres du répertoire (la célèbre « chaconne » de Johann Sebastian Bach, entre autres) mais incognito ou, plus exactement, en adoptant l’apparence, sweat et casquette, d’un « musicien de rue ». L’apparence, seulement, car Bell garde, autant que possible, la qualité habituelle, autant dire exceptionnelle, de son jeu. Le but : observer si, dans un contexte inadapté « la beauté serait quand même perçue », en d’autres termes, si l’interprétation magnifique, qui plus est de chefs-d’œuvre réputés éternels, pourrait fonctionner dans un cadre peu favorable, attirer quand même autour d’elle un auditoire admiratif et reconnaissant. En définitive, ce que cherchent à évaluer ces journalistes est la capacité d’une œuvre consacrée à réussir, par la seule force de sa forme, à s’imposer hors de sa sphère, dans la vie quotidienne la plus ordinaire, c’est-à-dire routinière et pressée. Le verdict est net. En trois quarts d’heure, plus de mille personnes passent devant le violoniste sans s’arrêter, sans même lui accorder un regard. Certains appuient sur leurs écouteurs, d’autres crient dans leur portable de peur que la stridence du stradivarius ne couvre leur voix. Le virtuose joue dans une indifférence quasi générale. Il avoue s’être senti ignoré, s’être demandé si tous ces gens ne faisaient pas exprès de ne lui porter aucune attention pour éviter d’être distraits de leurs obligations. L’article conclut en suggérant que le monde actuel fait de nous des êtres manquant cruellement de disponibilité et d’ouverture d’esprit : esclaves de nos emplois du temps, nous ratons bien des occasions de nous émerveiller. Si nous sommes devenus incapables de goûter la splendeur du violon de Bell parce qu’elle résonne inopinément dans le métro, combien d’autres beautés frôlons-nous en passant sans même les remarquer ?

      D’autres conclusions, moins pessimistes, peuvent être tirées de ce test. Un spécialiste de Kant interrogé par les journalistes du Washington Post a répondu qu’on ne pouvait rien en déduire de sérieux car, pour vraiment apprécier une œuvre, il est nécessaire de l’entendre dans des conditions optimales, ce qui, soutenait-il, n’avait pas été le cas cette fois. Mais il est possible d’aller encore plus loin. Un musicien comme Artur Schnabel considère que la nature même de certaines œuvres, par exemple l’interprétation du lied, est profondément altérée si certaines conditions matérielles et institutionnelles ne sont pas remplies lors de leur exécution : si vous écoutez Lotte Lehmann chanter Dichter Liebe dans une immense salle de concert américaine, suggère-il au cours d’une de ses conférences à Chicago, ce n’est plus vraiment une interprétation de lieder que vous écoutez, car cet art nécessite de la proximité et de l’intimité, la convivialité que seules permettent les petites salles, certes moins rentables. Dans le même ordre d’idée, entendre Dichter Liebe ou Die Winterreise au Carnegie Hall est comparable à lire Finnegann’s Wake dans une version manga. Les œuvres adhèrent à leur implémentation, comme le canard de Jastrow adhère au lapin qu’il complémente dans l’image, il est impossible de les hypostasier a priori sous quelque forme, physique ou idéale, que ce soit. Dans cette logique, l’œuvre est un fait processuel inséparable du complexe institutionnel qui le fait exister et du réseau des acteurs sociaux qui travaillent à sa perpétuation, ce que je nomme « son public ». C’est pourquoi transposer « une forme artistique » dans un « cadre » qui lui est étranger, en prétendant vouloir en mesurer la « force » est une opération vide de sens : elle entraîne la dénaturation de l’objet dont elle prétend évaluer la puissance. Ce type de manipulation, en effet, consiste toujours à réifier l’œuvre en la réduisant à une de ses parties, tenue arbitrairement pour sa forme immanente, qu’on prétend ensuite isoler pour la déplacer de contexte en contexte. La peinture d’un artiste est ainsi réduite à une toile voire à une image qu’on peut, pourquoi pas, mettre sous l’œil innocent d’une vache laitière afin d’observer si elle s’en émeut. Qu’on me comprenne : loin de moi l’idée que l’image colorée n’ait aucun effet sur les bovins, il est même plus que probable que certaines « zones » particulières de leur cerveau s’activent devant cette dernière, mais cet effet n’est certainement pas l’« effet artistique » qu’on prétend mesurer, car les vaches ignorent l’art (humain) : elles n’ont rien à en faire, n’en font rien de spécifique. En réalité, donc, il n’y a pas vraiment eu d’interprétation de Bach ou de Schubert par Joshua Bell dans ce métro, cela précisément parce qu’une interprétation-de-Bach-par-un-maestro n’a pas lieu incognito dans une station souterraine parmi des passants pressés, ce n’est pas sa façon d’exister. Si jamais un maestro se glisse en capuche dans un couloir de métro et joue les notes de ladite « chaconne » c’est alors littéralement autre chose qu’il fait entendre, et qui ne saurait être apprécié de la même façon. Il est d’ailleurs assez normal que ce genre de performance musicale échoue, du moins si on se donne, pour l’évaluer, les mêmes critères de réussite que ceux d’une vraie interprétation-par-un-maestro (salle comble, silence religieux, émotion quasi générale, tonnerre d’applaudissements), car, en définitive, on ne sait guère qui pourrait l’apprécier, comment et en tant que quoi. Mais si l’on adopte d’autres critères, comme celui de provoquer du buzz dans les médias, les réseaux sociaux et de susciter quelques discussions théoriques, il est assuré que cette performance a réussi, davantage même que bien des interprétations-de-Bach-par-de-grands-virtuoses.