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Jean Gilbert

1 - Dans votre vie d'écrivain (d’artiste) vous a-t-on parfois reproché d'être un imposteur (une “imposteuse”)?

 

« Dans ma vie d’écrivain (d’artiste) »…

Je ne trouve pas tellement que j’ai une vie d’écrivain ni d’artiste, mais il m’arrive souvent de penser que « je suis une imposture ». Les deux choses sont plus ou moins en rapport – mais le sentiment « être une imposture » ne se limite pas à une vie d’artiste que je n’ai donc pas (qu’est-ce que cette expression pourrait bien désigner en fin de compte ?).

Sinon ce genre de questions a pu se poser à moi à deux reprises :

1. Quand je faisais ma conférence de coaching sur « Ma méthode Eisenhower » les gens comprenaient assez vite que je n’essayais pas réellement de les duper (bien que ce genre de limite soit réellement difficile à déterminer). Deux cas de figure notables se sont présentés : le jour où j’ai profité d’un stage de formation éducation nationale sur « Poésie et philosophie » pour faire mon premier powerpoint où j’expliquais « ma méthode Eisenhower » (une technique de Time Management par l’écriture inventée par Eisenhower au moment où il préparait le débarquement des alliés en Normandie, et que j’ai remise à ma sauce : en gros je faisais un powerpoint à mes collègues profs de philo pour leur expliquer comment devenir enfin efficaces dans l’organisation de leurs journées, et pas seulement au travail), Patrick Rodner au bout de 10 minutes m’a demandé si j’étais sérieux ou quoi – il a sérieusement douté (mais bon, c’était Patrick Rodner) – et j’ai eu beau lui assurer que c’était tout à fait sérieux il ne m’a pas entièrement cru. A tort à mon avis.

Le deuxième cas intéressant est lorsqu’un chef de service de la BU droit de Limoges m’a recontacté, 6 mois après que j’aie fait ladite conférence un soir à la BU : il m’avait fait inviter par un de ses collègues pour que j’intervienne lors d’une des journées de formation des personnels de la BU. En fait on ne m’a pas du tout reproché d’être un imposteur, au contraire on m’a pris au sérieux en tant que coach, et quand j’ai été mis dans la situation où on aurait réellement pu me qualifier d’imposteur j’ai préféré ne pas donner suite. A tort à mon avis aussi.

2. dans mes activités de camboy sur xx.com, je peux faire l’objet d’insultes assez régulièrement : par exemple on me reproche mon âge, on me traite de vieille pédale ou on m’appelle « grand-père », ce qui est une façon assez brutale de me signifier que je n’ai pas grand-chose à faire sur un tel site et dans ce rôle. Mais les quelques personnes qui ont payé pour me voir en privé ont pu constater que je faisais de mon mieux – et elles ne m’ont pas dit que j’étais un « faux camboy ».

 

En fait je trouve souvent que des démarches artistiques très intéressantes tendent à créer des situations de confusion, d'incertitude, où quelqu’un ou quelque chose est mis en situation d’imposture (un brouillage institutionnel, un trait d’indistinction perceptuelle ou ontologique), genre « caméra cachée » mais en vrai. Les Yes Men sont un bon exemple, ou peut-être, dans un tout autre registre, le film de Boris Nordmann.

 

2 - Dans quels contextes était-ce et quels aspects de votre activité étaient visés ?

 

Mon père passe depuis quelques années ses soirées à fabriquer des modèles réduits d’avions qu’il assemble presque en totalité : il construit non seulement les maquettes mais aussi les systèmes de télécommande qui permettront le pilotage à distance. Il s’est équipé pour cela en fer à souder, pinces pour l’électronique et oscilloscope, un appareil qu’il a monté lui-même (il achète tout en kit). Les samedis et dimanches après-midi il met ce matériel à l’arrière de la voiture et « va voler » - comme il dit -, sur le terrain d’aviation de Domme, à 20 kilomètres de là où nous habitons. Je passe pas mal de temps à l’accompagner et à le regarder faire, soit dans son bureau, soit en plein air, sans qu’il me dise jamais grand-chose et sans qu’il m’explique rien ni qu’il me demande de mettre la main à la pâte.

 

Nous rentrons d’une longue après-midi passée à Domme, la Fiat 124 bleue zigzague à la tombée du jour en suivant la route étroite qui descend les sous-bois humides, les taillis, tout à coup j’entends cette voix dans ma tête, c’est très déstabilisant parce que c’est « ma » voix et que ce n’est pas « ma » voix. Je l’entends sans doute possible en tant que voix extérieure, une voix qui vient indubitablement du dehors, mais dans ma tête. Je ne décide ni son déclenchement ni ne peut modifier ou discuter ce qu’elle dit, mais elle le dit, c’est une boucle, un flot inarrétable, le genre d’hallucination auditive qui pourra me faire rêver quelques années plus tard que « je suis fou ». Je ne pense jamais vraiment que je suis fou mais je sais que je suis capable de me supprimer.

 

Ce qui est plus déstabilisant encore est la formule que cette voix égrène, tout au long du trajet et jusqu’à aujourd’hui, un message venu d’on ne sait où pour déjouer toute vocation. Elle me désarme par son aspect lapidaire, sans appel, sa désolante simplicité fait planer une espèce de sentence qui me met littéralement hors de moi, à la porte de la vie, un avion téléguidé par mon père doté d’un système de réception radio branché sur une seule fréquence capable de diffuser cet unique message  : « je suis con, je suis con, je suis con, je suis con, je suis con, je suis con, je suis con, je suis con, je suis con, je suis con… ».

C’est peut-être ça son idée de la transmission. 

 

3 - Dans quelle mesure était-ce justifiable?

Il est évidemment impossible d’argumenter ou de contester quand on est confronté à cet énoncé là de cette manière là. J’allais pas commencer à dire « mais non je suis pas con » car la formule n’avait valeur ni de vérité ni de fausseté mais fonctionnait comme une simple sentence. Inutile de dire à quel point elle a fait loi - avec pas mal d’autres, mais passons, je ne développe pas.

 

Je voudrais juste proposer une hypothèse que je trouve intéressante, pour plus tard : à savoir qu’il existe une catégorie d’actes d’énonciation qu’on pourrait qualifier d’ « auto-performatifs », et qui correspond à tout cet ensemble de « mots d’ordres » (formules, slogans, etc.), que j’ai entendu à diverses époques et dans différents contextes (entrant par l’oreille mais parfois aussi par les yeux, inscrits sur des murs, etc.) et qui m’ont servi à la fois de masque et de boussole.

 

La certitude « je suis une imposture » est celle-là : s’être construit (comme on dit) uniquement à partir de ces formules qui ont d’abord résonné dans ma tête comme dans une chambre d’écho (voir : le système d’écholocalisation des cachalots) et qu’il m’a fallu des années pour assimiler et digérer, incorporer, organiser – souvent dans de longues séquences d’insomnies où, ainsi qu'il est expliqué dans les manuels de PNL, « mon cerveau se reprogrammait ». Mais pas uniquement de cette manière là, bien sûr, de plein d’autres manières aussi.

Je vois très bien ce qu’il y a de contradictoire à la base dans la notion d’ « auto-performatif » (c’est comme un oxymore), et la poursuite de cette hypothèse théorique fonctionnerait d’abord comme une critique du langage privé je crois. Ces mots d’ordre, formules, slogans, énoncés, que j’ai d’abord entendus « dans ma tête » sous forme spectrale je suppose, que je cherchais désespérément à rejoindre comme confiné à un devoir obsessionnel de fidélité, qui ne manifestaient à la base qu’une vaste impitoyable et incompréhensible condamnation, m’ont conduit à performer une vie où en réalité je ne me sentais jamais « à la hauteur » (n’est-ce pas que je suis con ?) – ces mots d’ordres, slogans et formules sont toujours arrivés du dehors et n’ont cessé d’y retourner et ne cessent pas et continuent de me retourner comme un gant.

 

Je ne suis pas à la hauteur des poètes, je ne suis pas à la hauteur des philosophes, je ne suis pas à la hauteur de mes ami.e.s, je ne suis pas à la hauteur de l’amour, de l’écriture, etc., etc., « je suis une imposture ».


4 - Qu'avez-vous alors répondu ?

 

Quelques indications, pour plus tard :

- cette thématique des « auto-performatifs » a une dimension immédiatement politique : penser aux slogans taggés dans les rues pendant les manifs et comment ils circulent sur les réseaux et rassemblent les gens ; aux formules écrites sur les murs des entreprises pour motiver et compresser leurs employés et littéralement les réécrire ; aux phrases que les amateurs/rices de tatouage inscrivent de plus en plus souvent sur leurs corps ; à toutes ces petites formules que les gens utilisent à la manière de fortifiants ou d'antalgiques (comme la fois où RenneCross m’a raconté qu’elle avait tout un stock de citations qui l’aidaient au quotidien et qu’elle m’a apporté un vrai soulagement avec une de ses formules fétiche : « c’est une mauvaise journée, pas une mauvaise vie ») etc.

 

- ce thème aurait pour intérêt d’établir une connexion théorique et pratique (poétique ?) entre psychanalyse et philosophies du langage ordinaire – une bonne manière de nettoyer ce qu’il reste de mythologique dans ma pratique de la psychanalyse et sa compréhension.

- il doit pouvoir se rattacher aussi à l’archéologie des médias – tant la thématique du spectre y est omniprésente.

- cette recherche sur les auto-performatifs aurait une allure autobiographique, passerait d’abord par une série d’études de cas concrets pris dans mon histoire ramenés à chaque fois à leurs modes, contextes et événements d’énonciation spécifiques, en cherchant à identifier les différences fines entre des énoncés qui ont agi de manière extérieurement similaire ou qui semblaient tous tirer plus ou moins dans un même sens, mais en fait se sont constitués très distinctement les uns des autres (tous les risques de confusion quand on aborde ce genre d’objets). Elle pourrait très bien se développer sous la forme d’une enquête que je mènerais en posant toute une série de questions à autrui.

 

Ce qui est sûr, c’est que mon désir d’écrire ou de vivre « comme artiste » a été commandé par cette série d’expériences auto-performatives, cette certitude d’être un imposteur ontologique parce que jamais entendu à ma place.

Ah oui, pour la formule « je suis une imposture », je crois que c’est Laurent Cauwet qui a dit ça un jour, et que je me la suis réappropriée. Mais c’est peut-être une invention de ma part.

Julien Blaine

1 - Dans votre vie d'écrivain (d’artiste) vous a-t-on parfois reproché d'être un imposteur (une “imposteuse”)?

 

Au contraire : on m’a reproché d’être assez con pour « y croire » ! C’est à dire croire en ce que je faisais : dire, écrire, gesticuler, articuler, être ainsi.

On m’a reproché ma naïveté ? Ma sincérité ?

 

2 - Dans quels contextes était-ce et quels aspects de votre activité étaient visés ?

 

Une fois ou 2.

Je me souviens du bar ou assis entre poètes du festival One Word Poetry à Amsterdam un poète made in écriture à la queue leu leu et in lecture sous une table de chevet disait ça de moi à un poète américain de même acabit
 

3 - Dans quelle mesure était-ce justifiable?

 

Je  n’ai besoin de personne pour savoir qui je suis et ce que "ça" vaut !


4 - Qu'avez-vous alors répondu ?

 

J’ai fini mon verre le buvant à sa santé.

Nathalie Quintane

1 - Dans votre vie d'écrivain (d’artiste) vous a-t-on parfois reproché d'être un imposteur (une “imposteuse”)?

Une imposture, ça aurait voulu dire que je faisais semblant d'être poète, par exemple ; que de 1994 à 2010 à peu près, j'ai fait semblant d'être poète pour pouvoir obtenir les avantages du statut de poète. Ce n'est pas vraiment ça. J'étais invitée avec des poètes dans des manifestations de poésie : de mon côté, j'ai le sentiment que c'était surtout ça qui me rendait poète à ce moment-là. De leur côté, les programmateurs et le public pensaient (je suppose) que j'étais poète ou que je faisais de la poésie en amont (et c'est pour ça qu'en aval ils m'invitaient et venaient me voir). Certains devaient être un peu déçus, forcément, mais j'ai rarement senti du ressentiment ou de l'énervement. Il y a juste cette anecdote, ça se passe il y a une bonne quinzaine d'années, je ne sais plus ce que je lis mais c'est après les Remarques, peut-être juste après : un monsieur, visiblement agacé que j'aie quitté la phénoménologie pure, me fait comprendre que j'ai lâché le vrai truc, que j'ai choisi la facilité et que j'ai trahi, en somme ; ça m'a surprise, sur le coup, parce que j'ai jamais pensé avoir quelque lien que ce soit avec la phénoménologie ni avec la pureté. 

2 - Dans quels contextes était-ce et quels aspects de votre activité étaient visés ?

 

Et donc, depuis 2010 (Tomates), je ne suis presque plus invitée chez les poètes, bien que je fasse grosso modo la même chose qu'avant, mais en partant de l'actualité et de la politique, ce qui fait qu'on me pose des questions sur la politique et l'actualité et moins sur les genres littéraires, parce que les discussions, tables rondes etc, de poètes ont pour unique thème la poésie, encore aujourd'hui. Là je reviens d'un salon du livre à l'étranger, où j'étais bizarrement invitée à parler de la poésie, ce qui ne m'était plus arrivé depuis dix ans (c'était un flash back assez étonnant) ; j'étais avec un vieux poète des Caraïbes qui avait eu des fonctions au ministère de la culture et qui était... comment dire... très poète. Il a parlé longtemps des chants des oiseaux à l'aube dans son île, par exemple, et de l'opposition entre la nature et la culture. Ce n'était pas un imposteur, et moi non plus. C'était juste deux mondes parallèles qui ne risquent plus de se rencontrer. L'attaché culturel (avec qui nous sommes allés dîner ensuite) était lui aussi poète, moins que le vieux poète (d'ailleurs il était jeune), mais beaucoup plus que moi quand même, si bien que je me suis dit qu'il faudrait un jour mener une enquête sur la poésie des ambassades et des ministères.

3 - Dans quelle mesure était-ce justifiable?

 

C'était justifiable, puisqu'on ne parlait pas de la même chose même si on lui donnait le même nom (plus de l'ordre du quiproquo que de l'imposture). Le phénoménologue avait raison de me reprocher de ne plus faire de la phénoménologie (le nom pour lui de la poésie) : en effet, je n'en faisais pas. J'ai eu l'occasion il y a quelques années de faire une lecture le même soir que Jacques Roubaud. J'ai bien senti que Jacques Roubaud n'était pas tellement content que je sois là (il faut dire que je n'ai pas toujours été très gentille avec l'Oulipo). Sans doute me classait-il dans les poètes vroum-vroum, c'est-à-dire, pour lui, clairement des imposteurs, des gens qui font des choses (des performances, de la vidéo etc), mais qui ne représentent rien d'important dans la poésie et qui s'en approprient indûment le label : ils font, mais ils ne sont rien. 


4 - Qu'avez-vous alors répondu ?

 

D'abord, je n'ai pas le sens de la répartie. Et puis surtout, ce n'était pas une question. Le phénoménologue n'est pas venu me demander quelle conception j'avais de la poésie, et Roubaud ne m'a pas parlé. Plus j'y repense, plus je me dis que s'il m'avait parlé, c'était qu'il me considérait comme moins que rien ; alors que son silence était éloquent : j'étais rien, mais j'étais (peut-être). Récemment, il y avait un monsieur qui venait à Paris à tout ce que je faisais, et qui partait invariablement au bout d'un quart d'heure en manifestant bruyamment son mécontentement ; c'est arrivé au moins quatre ou cinq fois. Jusqu'à ce que je comprenne le problème : il pensait que je voulais faire concurrence aux vrais philosophes ou aux vrais sociologues etc, il flairait l'imposture. Je me souviens qu'il m'avait fait une remarque sur Marx, et bien sûr je n'avais aucune idée sur la question ! Alors, une fois, j'ai commencé par expliquer que je n'étais spécialiste de rien et que je n'écrivais pas pour vérifier ce que je savais déjà. Depuis, je ne l'ai plus revu.