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l'écriture non créative

Kenneth Goldsmith
traduction française par Igor Myrtille

En 1969, l’artiste conceptuel Douglas Huebler écrivait : « le monde est plein d’objets plus ou moins intéressants ; je n’ai pas envie d’en ajouter davantage. » J’ai fini par adopter l’idée d’Huebler, mais je propose de la remanier : « Le monde est plein de textes plus ou moins intéressants ; je n’ai pas envie d’en ajouter davantage. » Voilà qui semble répondre avec pertinence à un des problèmes posés à l’écriture contemporaine : face à la quantité inédite de textes disponibles, le problème n’est pas de savoir si l’on doit encore écrire ; nous devons plutôt apprendre comment négocier la masse existante. La façon dont je traverse cette jungle d’informations, la façon dont je la manie, l’analyse, l’organise et la distribue, c’est ce qui distingue mon écriture de la vôtre.

    La critique littéraire Marjorie Perloff a récemment introduit le terme de génie du non original pour décrire cette tendance littéraire émergente. Son idée, c’est que du fait des changements induits par la technologie et Internet, notre conception du génie comme figure isolée et romantique est obsolète. Pour actualiser cette notion, nous devrions nous recentrer sur la maîtrise et la dissémination de l’information. Perloff a inventé l’expression information mouvante, qui signifie à la fois l’acte de bousculer le langage et le fait d’être ému par ce procédé. Elle postule que l’écrivain ressemble plus aujourd’hui à un programmateur qu’à un génie torturé : un brillant concepteur, fabricant et exécuteur entretenant une machine d’écriture.