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poétique des concepts calques (un projet)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Septembre 1984, nous sommes au Kuramae Kokugikan où se déroule le tournoi de l’Empereur, la compétition la plus importante du monde du Sumo. Konishiki, qu’on surnomme la « bombe de chair » est en face de Tagaryu, un maegashira comme lui, mais très technique, et qui, à côté, semble une demi­portion. En quelques saisons, Konishiki a fait une ascension fulgurante et au cours de ce dernier tournoi, il a déjà écrasé, en un rien de temps, deux yokozuna. Certains voient en lui leur successeur. Dès le début des années 1980, une foule d’aficionados se précipitent pour le voir, qui adorent son gabarit monstrueux, sa manière instinctive, si différente de celle des champions traditionnels, mais pas moins efficace. On les entend hurler son nom sur la vidéo d’archive juste avant l’engagement, au moment où les deux lutteurs prennent position. L’opposition des styles a, en sumo moderne, manifestement quelque chose d’excitant qui électrise toute une part du public, ces amateurs qui ne sont peut­ être pas de fins connaisseurs et qui aiment à retrouver dans cet art traditionnel ce qui fait l’intérêt des combats sans règles, fortement prisés au japon, au cours desquels un karatéka du Bronx peut affronter un lutteur slovène chevronné. Lorsque le combat commence, l’assaut que donne Konishiki offre pendant quelques secondes un cliché de cartoon : Tagaryu, les jambes fichées au sol, penché sur l’avant à 45 degrés, est pourtant repoussé vers l’arrière ; il glisse tout droit sur plusieurs mètres, et on imagine de la fumée se dégager de ses plantes de pieds. Mais il réussit au dernier moment à engager un mouvement circulaire, entraînant Konishiki par le bras gauche. Alors l’image devient merveilleuse : pendant un instant, les 160 kg de Konishiki perdent toute pesanteur, il s’envole et se retourne comme une crêpe, puis retombe au sol en rebondissant avec le même bruit qu’un jambon de Parme qu’on aurait lâché d’une hauteur, disons d’un mètre cinquante. Clameur de la foule. On le voit frapper le sol avec rage pendant que le commentateur dit « quel vol plané ! » en riant. 

Christophe Hanna