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Aurore Jean

Sortir du bois

Avignon, le 3 mars 2019

 

Cher Christophe,

 

Tu m’as proposé de répondre pour la revue à quelques questions à propos d’imposture(s). Sur le principe, cela a attiré ma curiosité et j’ai eu envie d’y regarder de plus près. Mais voilà que le piège (au demeurant, plutôt sympathique) est en passe de se refermer : si je n’y réponds pas, la question ne m’aura pas mise au travail ; si j’y réponds, je prends le risque de l’imposture.

 

En effet, comme Jean Gilbert que je ne connais pas, je ne considère pas avoir une vie ou une activité d’écrivain ou d’artiste. En tous cas, pas pour le moment. J’ai juste une vie et cela me semble amplement suffisant.

 

Je n’ai par ailleurs pas le souvenir qu’on m’ait déjà reproché d’être un·e imposteur·e mais peut-être ne l’ai-je tout simplement pas su ou n’ai-je pas voulu l’entendre. Peut-être cela a-t-il pris la forme d’invitations qui ne m’ont pas été faites ou qui n’ont pas été reconduites ou d’autres choses dont je n’ai pas idée. Je pense notamment à ma participation à quelques festivals (de ceux qui auguraient alors une possible vie d’artiste qu’il ne me restait plus alors qu’à embrayer ?).

 

Une fois, par exemple, j’étais invitée à un festival où l’on m’avait donné carte blanche. Je faisais partie - avec quelques autres - des jeunes pousses. Nous n’étions pas ainsi nommé·e·s mais il était évident que c’était bien, si ce n’est un tremplin qui nous était proposé-là (le festival était modeste et de très belle qualité à la fois) - une occasion de partager notre travail, au même titre et avec la même liberté que des artistes que leur biographie confirmait.

 

Deux de mes interventions correspondaient à ce que je savais déjà (un peu) faire, deux autres étaient des expériences que je n’avais jamais tentées jusqu’alors. Ou en tout cas, pas en usant de la peau de poète qui m’avait été proposée de vêtir pour ces jours-là. On pourrait dire qu’il s’agissait de performances. On pourrait aussi dire que c’est mon manque de performance qui a rendu réussie – de mon point de vue – l’une d’entre elles. On pourra même dire que c’est ma défaillance – je n’étais pas en capacité de faire ce que j’avais imaginé réaliser – qui a rendu possible quelque chose d’une oeuvre collective. Un moment de poésie auquel les personnes présentes ont pris part et donné part. Et dans l’impossibilité de tenir jusqu’au bout la performance, quelque chose d’inespéré (et à la fois plus ou moins inconsciemment souhaité et incité) a pu se produire. Quelque chose qui n’aurait par ailleurs probablement pas eu lieu hors du contexte de la performance et de la qualité troublante de cet instant. J’en étais très heureuse – quelque chose de très intérieur – et j’ai vraiment apprécié les échanges que cela a permis ensuite avec des personnes qui avaient assisté ou participé à ce moment.

 

Je remarque toutefois qu’en dehors des autres jeunes pousses, aucun des artistes présents n’a eu de mot en ma présence à propos de ces choses (des performances ?) qui avaient eu lieu parmi d’autres performances. Il faut dire que je ne suis pas très douée non plus pour les moments de socialité qui ont souvent lieu dans ces circonstances. Le jour où la veille de mon départ, un moment m’a particulièrement marquée. L’artiste qui m’avait invitée, lui-même organisateur du festival, venait de me demander en aparté si j’étais satisfaite de ce que j’avais réalisé (je ne me souviens plus très bien de la tournure qu’avait pris sa question mais cela m’avait semblé tout à fait bienveillant). Alors que je suis plutôt d’un naturel insatisfait quand à mes propres prestations, j’ai répondu cette fois-ci que cela m’avait paru « juste » ou « à la bonne taille » (je ne sais plus bien non plus). Mon interlocuteur avait  acquiescé et je n’avais pas été plus avant pour lui demander ce qu’il en avait lui-même pensé. Ce faisant, je ne m’exposais pas à la critique et je risquais de ne pas progresser dans mon art. J’étais simplement heureuse ainsi. J’imaginais alors qu’être juste ou à la bonne taille n’était probablement un critère valable pour une oeuvre dite d’art mais j’avais fait quelque chose qui était comme rarement à l’image de ce que j’avais envie d’être et de produire comme réalité. J’ai donc repoussé la question à plus tard et je n’ai pas reconduit l’expérience depuis, autant parce que l’occasion ne s’est pas reproduite que parce que je n’ai pas tenté de me glisser délibérément dans d’autres portes qui auraient pu m’être entrouvertes.

 

Il s’avère aussi que jusqu’il y a peu, j’éprouvais régulièrement ce que certain·e·s nomment un « sentiment d’imposture » et cela dans bien des domaines. Et comme pour beaucoup de faits psychologiques, il se pourrait que cela ait un lien avec un contexte culturel et sociopolitique plus large. Je ne sais pas si ce sentiment est très partagé du côté des jeunes artistes mais je sais qu’il l’est du côté de nombreuses et nombreux jeunes chercheur·euses à l’Université, notamment du côté des Lettres et des Sciences Humaines et Sociales et plus particulièrement encore du côté des jeunes chercheuses. Et souvent, cela est dû au fait que les personnes qui sont prises comme modèles de références ne semblent jamais avoir été jeunes et inexpérimenté·e·s. Cela est aussi sûrement renforcé par le fait que, pour tout emploi, on demande aujourd’hui à notre génération d’avoir déjà plusieurs années d’expériences dans des postes similaires qui nous sont de fait maintenus hors d’accès (puisque nécessitant plusieurs années d’expériences similaires). L’emploi est tellement rare - le marché de l’emploi est tendu, la concurrence est rude et les fiches de poste tellement pléthoriques - qu’on ne peut l’avoir obtenu que par imposture. L’imposture est alors à la fois le cadet et l’alpha et l’omega des soucis.

 

Aussi, il me semble important et nécessaire de questionner cela.

 

Passons sur l’idée qu’une imposture viserait à tromper délibérément son interlocuteur : le phénomène est sûrement moins répandu que le sentiment d’être face à un imposteur, une « imposteuse » ou bien que celui d’être soi-même dans l’imposture. Prenons plutôt le sens, peut-être le plus couramment utilisé, permettant de qualifier « l’attitude ou l’action de celui qui se fait passer pour ce qu'il n'est pas, pour une autre personne » (source : Trésor de la langue française informatisé). Comment faire pour explorer de nouveaux possibles si nous sommes déjà assigné·e·s à des identités et des professionnalités déjà établies ? Dans quelle mesure devons-nous déjà être estampillé·e·s par telle ou telle institution ? Selon quels critères ? Ou introduit par tel ou telle ? N’y- a-t-il pas aujourd’hui une tendance à considérer que nous devrions déjà être pleinement et totalement ce que nous prétendons ou cherchons à être avant même d’avoir pu en faire  l’expérience ? Comment imaginer alors que les champs que nous investissons puissent se transformer si nous en avons déjà autant intériorisé les normes ?

 

En somme, depuis quand avons-nous besoin d’être d’office compétents ? Et aussi, depuis quand avons-nous besoin - en art - d’être compétents ?

Et jusqu’à quand allons-nous considérer qu’il est moins risqué pour nous de rester camouflés ? Je retourne de ce pas poser ces questions à mes collègues et ami·e·s.

Bien amicalement à toi,

 

 

AJ